Le capitalisme modéré n’existe pas

Certaines personnes pensent que le problème actuel n’est pas notre système économique, mais simplement qu’il faut revenir à des valeurs plus saines, à une moralisation de l’économie et de la vie politique et prônent un “capitalisme modéré”.

Même si cette intention est louable, nous allons voir pourquoi elle n’est pas viable et pourquoi le capitalisme est toujours poussé structurellement à être de plus en plus destructeur pour la société, et qu’il n’est, par essence, pas moralisable.

Ah qu’il était beau ce monde d’avant dans lequel les gens étaient souriants, les petits artisans échangeaient leur argent avec l’agriculteur, le boulanger ou le boucher du village! Le chômage était faible, chacun vivait paisiblement et dignement de son travail, possédait sa maison et était à l’abri de la finance folle, des paradis fiscaux et des délocalisations. Après tout, pourquoi ne pourrions-nous pas revenir à ce monde d’avant, celui des trentes glorieuses?

Posons nous un instant et examinons les mécanismes économiques qui ont fait que nous en soyons arrivés à la situation actuelle.

L’économie de marché a commencé à petite échelle avec le troc. Chaque habitant du village travaillait dans un domaine dans lequel il était compétent, et cherchait à échanger ses produits ou son savoir-faire contre ceux des autres. Le paysan échangeait des carottes avec le maréchal ferrant, qui l’aidait en échange à ferrer les sabots de ses chevaux. Le couturier confectionnait un pull au bûcheron qui lui ramenait du bois pour se chauffer l’hiver. Chacun obtenait des services à hauteur de ce qu’il avait produit. Puis on s’est rendu compte que ce mécanisme d’échanges n’était pas fluide.

Si vous souhaitez échanger des carottes contre un cours de maths, mais que le prof de maths n’aime pas les carottes, la transaction ne peut pas se faire. Ainsi est apparu l’argent qui est un moyen de capitaliser en amont et d’échanger tous les biens et services possibles de manière indiscriminée.

Au début, la concurrence était faible, les tâches étaient bien réparties dans les villages, et les écarts de richesse n’étaient pas encore conséquents.

Mais cela était sans compter un mécanisme pervers sous-jacent qui est l’accumulation des profits. Certaines personnes ont commencé à gagner plus d’argent que d’autres, ce qui leur procurait une vie meilleure et est devenue un but. Certaines personnes ont acquis des biens par la violence ou par la guerre. D’autres vivaient sur des terres plus riches en ressources. La mécanisation a créé des disparités entre les entreprises qui confectionnaient des objets à la main et celles qui employaient des machines comme les métiers à tisser. Les professions se sont spécialisées, et les étudiants des villages ont dû se déplacer dans les villes pour aller à l’université. Des propriétaires leur ont prélevé de l’argent en demandant un loyer. Au début celui-ci était raisonnable, mais au fil des décennies il est devenu de plus en plus haut avec le mécanisme de l’offre et de la demande. Des peuples colonisés et exploités ont immigré en France pour rechercher un avenir meilleur, partant avec un écart de richesse considérable. Des petites entreprises locales ayant de plus en plus de succès ont grandi en exploitant notamment la misère des citoyens les plus fragiles en les rémunérant moins que la concurrence, ce qui leur a permis d’augmenter leur chiffre d’affaires et leur puissance. Quand les salaires des français les plus modestes étaient encore trop chers, on a commencé à délocaliser dans les pays du tiers monde pour faire fabriquer nos t-shirts par des petits indiens pour 30€ par mois etc. Ces exemples qui ne sont pas exhaustifs cherchent à décrire un mécanisme systémique du capitalisme.

C’est une loi économique qui pourrait se rapprocher d’une loi physique contre laquelle on ne peut structurellement rien faire. Même si vous cherchez absolument à sauter aussi haut que possible vous ne pourrez jamais échapper à la gravité. La loi du profit et de la compétition est la même et ses travers sont inéluctables structurellement. Tant que nous vivrons dans une société basée sur ce socle, nos problèmes resteront les mêmes. Vous pouvez toujours imaginer une société qui reviendrait à une économie locale, aux petits commerces, et à la bien pensance, si vos règles intrinsèques sont celles de la compétition et du profit, vous arriverez toujours au même résultat.

Si une entreprise veut gagner plus d’argent en profitant de la misère d’un citoyen en le sous-payant, car celui-ci n’a pas d’autre choix pour survivre, cette entreprise fera plus de bénéfices que l’entreprise éthique. Si une entreprise cache son argent dans les paradis fiscaux, elle écrasera toujours l’entreprise qui paye bien toutes ses taxes. Si une entreprise veut faire des économies en relarguant ses déchets dans les rivières pour ne pas payer de coûts de retraitement, elle sera toujours plus profitable qu’une autre qui se soucie de l’écologie. Alors oui, on peut mettre des lois, mais partout on cherchera des combines pour les violer, comme aujourd’hui. Il y a bien des lois sur l’encadrement des loyers à Paris, mais elles ne sont pas respectées. Il y a bien des lois contre l’obsolescence programmée mais les entreprises font toujours des produits qui cassent le plus vite possible. Il y a bien des lois contre les paradis fiscaux, mais les entreprises s’arrangent toujours pour ne pas payer leurs taxes par de l’optimisation fiscale de plus en plus complexe. On pourrait mettre un gendarme derrière chaque citoyen 24h/24, mais cela serait terriblement liberticide et contre-productif. Il faut se rendre compte que chercher à mettre des pansements sur une plaie ouverte ne rime à rien, et que construire un modèle économique qui, dès le départ, incite aux comportement vertueux est beaucoup plus efficace.

Il n’y a pas de capitalisme modéré. Le capitalisme modéré que vous vénérez est celui du village, mais il est toujours condamné à évoluer vers le pire. Certains systèmes physiques évoluent toujours dans un certain sens de manière inéluctable et même si vous aimez le stade initial, vous ne pourrez plus jamais le retrouver. Si vous lancez une boîte de bille bien rangée du haut de l’escalier, celles-ci ne se rangeront pas bien au cours de la chute. Le système économique capitaliste basé sur le profit et la compétition est exactement le même, il tend toujours vers une destruction des ressources naturelles et un accroissement des disparités financières entre ceux qui possèdent les ressources, les moyens de production et la technologie et les autres.

Pierre-Alexandre Ponant

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